Thursday, April 30, 2009

La liseuse en bleu


I love this painting.

I stumbled upon this text about it on the internet. It is by a guy named Pierre Desproges. I think I love it as much as the painting.
God I wish I could write like that!

Le grand silence de Vermeer
Texte de Pierre DESPROGES

Si tant est que la providence m'ait jamais doté du moindre sens artisti­que, il m'apparaît qu'elle m'a plus généreusement ouvert aux joies de l'oreille qu'aux plaisirs de l'oeil. J'ai connu d'exquis frissons du sacrum aux lombaires en écoutant Verdi, Charlie Par­ker ou Paolo Conte, et souffert des cervicales sous les sacrés plafonds vénitiens dégoulinant d'angelots Renaissance boursouflés au pin­ceau du Tintoret.

Primaire et terrien, plus prompt à vibrer aux réalités palpables qu'à leurs représentations à l'huile, j'ai toujours préféré voir bouger de vrais culs de chair enrobés de soie plutôt que les images plus nobles et plus nues qu'en ont figées Renoir ou ses pompeux aïeux. Et le bouquet d'anémones épuisées cueillies dans mon jardin me charme mieux à coeur que les plus somp­tueuses floralies sur bois des établissements Bruegel.

Ainsi bâillais-je effrontément devant les quinze mètres carrés de « la Ronde de nuit », en ce sombre matin d'Amsterdam et d'avril, dans la grande salle du Rijksmuseum où j'avais fui la pluie, quand j'eus soudain la sensation aiguë d'une présence derrière moi. C'était toi, dans ta veste à rubans bleue. En réalité, je t'avais pro­bablement entrevue l'instant d'avant, mais ce n'est qu'après coup que je ressentais l'onde de choc de ta beauté cachée dans ce petit rectangle entoilé où tu n'en finis pas de relire la lettre de cet imbécile qui t'a mise enceinte avant d'aller faire la guerre en Artois. C'est une matinée fraîche. Le lait chaud fume dans le bol de faïence que ta fille aînée tient à deux mains, à l'autre bout de la table. Elle t'écoute. Elle est bien. Derrière elle, un soleil atténué filtre au carreau pour lui chauffer la nuque. Il souligne à peine la douceur irréelle de ton front d'Adjani. Voyeur confus de ton intimité, je ressens comme une douleur le calme indescriptible et surhumain qui irradie de toi .

Mme Van Guldener, qui fait autorité dans les palettes, dit, parlant de toi, que « le noeud qui dissimule en partie la joue du modèle est une diagonale mouvante qui conduit l'oeil jus­qu'au profil sensible tout en faisant disparaître une surface assez pauvre ». Il me semble que Mme Van Guldener manque de simplicité. Elle n'est pas de ton milieu. Mais peu t'im­porte. Tu ne vis que pour cette lettre.

« Chère Helena,

J'espère que tu vas bien et que les enfants vont bien. Je vais bien. Mon cheval va bien. La guerre va bien. As-tu pensé à changer le velours des chaises bleues du séjour ?..
»

Sont-ils cons, ces militaires...

Pierre.D.

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